Bernard Tribondeau



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Tubes de l'été

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« L’un des plus beaux villages de France ». C’est écrit sur les nombreux panneaux qui jalonnent la route menant à Talmont. Impossible d’y échapper. Il est vrai que la presqu’île a du charme avec ses maisons blanches aux volets de couleur, ses roses trémières, son église au bord de la falaise, son cimetière marin… C’est sans compter sur les innombrables boutiques à touristes, souvenirs, confiseries, qui ont petit à petit dévoré les vraies maisons. Plus personne, ou presque, n’habite à Talmont désormais. C’est un village de carte postale, comme tant d’autres en France, livré au tourisme de masse, avec ses vastes parkings aménagés pour accueillir le flot de visiteurs.
Durant les années soixante, alors que le village est habité à l’année par quelques dizaines de personnes, il n’y a que peu de commerces à demeure. Alors, chaque semaine, passent les commerçants ambulants dans leurs « tubes » Citroën aménagés. Il y a là le boulanger, à qui on commande le pain à l’avance, de ces grosses miches pouvant se conserver plusieurs jours, parfois aussi des galettes au beurre, que l’on emmène à la plage pour le quatre-heure. Le boulanger passe en bas de la rue, klaxonnant pour annoncer sa venue. Et si par hasard on rate le rendez-vous, il y a encore une chance de récupérer sa commande quelques instants plus tard, sur la place de la Mairie.

Deux bouchers, l’un de Meschers, sur la côte, l’autre de Cozes, dans les terres, se partagent la clientèle. Mes parents sont clients des deux, l’un pour la viande, l’autre pour la charcuterie et les tripes de veau, que ma mère cuisine religieusement chaque année. Pas de jaloux. Le boucher de Meschers m’impressionne, sa façon gouailleuse de découper la viande - tchac, tchac sur le billot - tout en discutant le bout de gras avec les clients qui font la queue derrière l’auvent de la camionnette. Je suis fasciné par ses mains, rougies par le sang, patinées par le métier, et à qui il manque un doigt, tranché lors d’une découpe malencontreuse…

Et puis il y a le quincailler, un grand monsieur maigre et moustachu, vêtu d’une éternelle blouse grise. Son tube Citroën, c’est la caverne d’Ali Baba. Un mince couloir dans le fourgon délimite tant bien que mal une forêt d’ustensiles de cuisine, de balais, de serpillères, d’accessoires de ménage et de bricolage débordant des étagères aménagées dans les flancs du véhicule. Quand le père G. ouvre l’auvent, une odeur de savon et de lessive confinée se répand sur la place…

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August 1966
July 1966
July 1965
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